Guillaume Bonjour

Elementa Linguæ Copticæ

Préfacés par Ariel Shisha-Halevy, qui les replace dans l’historiographie de la grammaire copte, les Elementa Linguæ Copticæ du Toulousain Guillaume Bonjour (1670-1714) représentent sans conteste un ouvrage majeur dans l’histoire de la naissance de la grammaire copte. Ils sont pourtant restés lettre morte jusqu’à ce jour, alors que le monde scientifique en connaissait l’existence dès la deuxième moitié du XVIIIe siècle, grâce aux œuvres d’Agostino Giorgi. Linguiste brillant engagé dans la dynamique de la Contre-Réforme de son ordre, Bonjour, jeune augustin, a assimilé les travaux antérieurs du jésuite Athanase Kircher (Prodromus, Rome, 1636) et initié une approche totalement nouvelle sur les plans grammatical et lexicographique. L’œuvre surprenante, de 346 folios, qu’il élabore à l’âge de 28 ans, exploite un grand nombre de citations bibliques, tirées pour la plupart de manuscrits encore inédits des collections romaines et qui en renforcent l’intérêt. Se référant à un modèle « classique » s’inscrivant dans la tradition de la grammaire antique et renonçant à l’approche grammaticale médiévale typique des scalæ, publiées par Kircher dans sa Lingua Ægyptiaca restituata (Roma, 1643-1644), les Elementa représentent donc un nouveau seuil épistémologique, en anticipant sur l’esquisse des Fundamenta Linguæ Copticæ de Christian Blumberg (Leipzig, 1716) et surtout la parution, quatre-vingts ans plus tard, de la Grammatica Ægyptiaca de Christian Scholz, remaniée par Karol Woide (Oxford, 1778), et qui constituait, jusqu’à présent, le début des études coptes modernes. Guillaume Bonjour, servi par d’extraordinaires facultés d’analyse et portant un soin extrême à la terminologie, établit ni plus ni moins le premier traité scientifique de cette langue, prélude au déchiffrement des hiéroglyphes.

La présente édition des Elementa, que suivra ultérieurement la traduction, livre, pour la première fois, le texte d’un des ouvrages fondamentaux rédigés en latin entre le XVIIe et le XIXe siècle. La redécouverte de cette œuvre pionnière s’inscrit dans le renouveau des études bohairiques, impulsé par Ariel Shisha-Halevy. Sa publication rend donc justice à l’un des premiers érudits de la grammaire copte, qui livra au monde scientifique une approche-type magistrale, à laquelle on peut encore largement se référer de nos jours. Une importante introduction (De vita et operibus Guillelmi Bonjourii Tolosani. Usque a Gallia ad Chinam, p. XV-C), fondée sur ses travaux publiés et la correspondance qu’il entretint avec les érudits contemporains, et non des moindres — Claude Nicaise, Gisbert Cuper, Guillaume Leibniz, et Job Ludolf — retrace l’étonnante existence de ce savant et la nature des efforts qu’il a déployés, sous l’égide des cardinaux Jérôme Casanate et Henri Noris, pour mener cette recherche. Il s’affirme aujourd’hui comme le maître incontesté de la coptologie moderne, en ayant inventé les méthodes d’édition critique appliquées aux études coptes auxquelles il fut très tôt enlevé. En effet, envoyé par son ordre vers le Céleste Empire, une autre aventure l’attend. Il quitte Rome le 14 octobre 1709 avec la Délégation papale ayant reçu pour mission de remettre, à Macao, la barrette cardinalice à Monseigneur de Tournon, alors que la chrétienté d’Extrême-Orient était déchirée par la « Querelle des Rites ». S’étant mis, comme d’autres savants jésuites, au service de l’empereur de Chine Kangxi, il mourut de fièvres le 25 décembre 1714, sur la frontière orientale du Yunnan, alors qu’il effectuait une importante mission de relevé géographique. L’appendix rédigé par Enzo Lucchesi livre un éclairage vivant sur les raisons pour lesquelles les Elementa de Guillaume Bonjour ne furent pas publiés, ni de son vivant ni plus tard, lorsqu’ils furent confiés à cette fin aux soins de Raphaël Tûkhî.

Sydney H. Aufrère est égyptologue et directeur de recherche au CNRS (UMR 6125, Université d’Aix-en-Provence). Nathalie Bosson enseigne la langue copte à l’institut Catholique de Paris et à l’École du Louvre.